«En venant en Alaska, McCandless désirait marcher sur une terre vierge, découvrir un point blanc sur la carte. Mais en 1992,il n’y avait plus de points blancs sur les cartes, ni en Alaska ni ailleurs. Alors Chris, avec sa logique particulière, trouva une solution élégante : il supprima la carte, tout simplement», écrit Jon Krakauer. Autrement dit, McCandless n’arpente pas seulement un territoire réel, la géographie concrète des Etats, avec leurs paysages, leurs lumières si fantastiquement contrastées, mais aussi un monde intérieur. Le monde sans repère ni horizon de celui qui désire l’inconnu, la virginité d’espaces à conquérir, le pèlerin ou l’égaré empreint de l’incommensurable mélancolie de celui qui veut à la fois disparaître, ne laisser aucune trace (le garçon est parti en brûlant ses papiers d’identité, ses économies et sans donner de nouvelles à ses proches) et consacrer chaque lieu du mémento de son passage : «Ici, j’ai vécu.» (http://www.liberation.fr/cinema/010171296-a-nord-perdu)
Into the wild
un extrait du livre qui cite H.D. Thoreau:
“Rather than love, than money, than fame, give me truth. I sat at a table where were rich food and wine in abundance, an obsequious attendance, but sincerity and truth were not; and I went away hungry from the inhospitable board. The hospitality was as cold as the ices.”
henry david thoreau,walDen, or life in the woods passage highlighted in one of the books found with chris mccandless’s remains.”
Note de l’auteur:
In April 1992, a young man from a well-to-do East Coast family hitchhiked to Alaska and walked alone into the wilderness north of Mt. McKinley. Four months later his decomposed body was found by a party of moose hunters.
Shortly after the discovery of the corpse, I was asked by the editor of Outside magazine to report on the puzzling circumstances of the boy’s death. His name turned out to be Christopher Johnson McCandless. He’d grown up, I learned, in an affluent suburb of Washington, D.C., where he’d excelled academically and had been an elite athlete.
Immediately after graduating, with honors, from Emory University in the summer of 1990, McCandless dropped out of sight. He changed his name, gave the entire balance of a twenty-four-thousand-dollar savings account to charity, abandoned his car and most of his possessions, burned all the cash in his wallet. And then he invented a new life for himself, taking up residence at the ragged margin of our society, wandering across
North America in search of raw, transcendent experience. His family had no idea where he was or what had become of him until his remains turned up in Alaska.
Working on a tight deadline, I wrote a nine-thousand-word article, which ran in the January 1993 issue of the magazine, but my fascination with McCandless remained long after that issue of Outside was replaced on the newsstands by more current journalistic fare. I was haunted by the particulars of the boy’s starvation and by vague, unsettling parallels between events in his life and those in my own. Unwilling to let McCandless go, I spent more than a year retracing the convoluted path that led to his death in the Alaska taiga, chasing down details of his peregrinations with an interest that bordered on obsession. In trying to understand McCandless, I inevitably came to reflect on other, larger subjects as well: the grip wilderness has on the American imagination, the allure high-risk activities hold for young men of a certain mind, the complicated, highly charged bond that exists between fathers and sons. The result of this meandering inquiry is the book now before you.
I won’t claim to be an impartial biographer. McCandless’s strange tale struck a personal note that made a dispassionate rendering of the tragedy impossible. Through most of the book, I have tried—and largely succeeded, I think—to minimize my authorial presence. But let the reader be warned: I interrupt McCandless’s story with fragments of a narrative drawn from my own youth. I do so in the hope that my experiences will throw some oblique light on the enigma of Chris McCandless.
He was an extremely intense young man and possessed a streak of stubborn idealism that did not mesh readily with modern existence. Long captivated by the writing of Leo Tolstoy, McCandless particularly admired how the great novelist had forsaken a life of wealth and privilege to wander among the destitute. In college McCandless began emulating Tolstoy’s asceticism and moral rigor to a degree that first astonished, and then alarmed, those who were close to him. When the boy headed off into the Alaska bush, he entertained no illusions that he was trekking into a land of milk and honey; peril, adversity, and Tol-stoyan renunciation were precisely what he was seeking. And that is what he found, in abundance.
For most of the sixteen-week ordeal, nevertheless, McCandless more than held his own. Indeed, were it not for one or two seem-
ingly insignificant blunders, he would have walked out of the woods in August 1992 as anonymously as he had walked into them in April. Instead, his innocent mistakes turned out to be pivotal and irreversible, his name became the stuff of tabloid headlines, and his bewildered family was left clutching the shards of a fierce and painful love.
A surprising number of people have been affected by the story of Chris McCandless’s life and death. In the weeks and months following the publication of the article in Outside, it generated more mail than any other article in the magazines history. This correspondence, as one might expect, reflected sharply divergent points of view: Some readers admired the boy immensely for his courage and noble ideals; others fulminated that he was a reckless idiot, a wacko, a narcissist who perished out of arrogance and stupidity—and was undeserving of the considerable media attention he received. My convictions should be apparent soon enough, but I will leave it to the reader to form his or her own opinion of Chris McCandless.
jon krakauer
seattle
april 1995
ci dessous un tres bel article de libe:
A Nord perdu
Into the Wild de Sean Penn avec Emile Hirsch, Catherine Keener, Vince Vaughn, William Hurt, Hal Holbrook. 2 h 29.
«SOS. J’ai besoin de votre aide. Je suis souffrant, près de mourir et trop faible pour m’en aller. Je suis tout seul. Ceci n’est pas une plaisanterie. Au nom du ciel, je vous en prie, restez et sauvez-moi.» Cet appel à l’aide, griffonné sur un bout de papier et accroché à une branche d’arbre, laisse entrevoir la détresse effrayante qui fut celle de Chris McCandless, 24 ans. Ce jeune homme de bonne famille, au terme d’un périple sur les routes américaines, s’aventura trop avant dans un coin isolé d’Alaska, où il avait décidé de vivre en ermite moderne, loin de la civilisation, au contact d’une nature vénérée. Mais cet ensauvagement, qui avait conduit ce citadin à se nourrir de chairs d’écureuils et de baies cueillies avec un manuel de botanique à la main, va se dénouer dans une lente agonie solitaire par empoisonnement et dénutrition. Deux semaines environ après sa mort, des chasseurs trouveront son cadavre dans l’épave de bus où McCandless avait établi son campement.
Un article sur cette histoire horrible, publié par Jon Krakauer dans la revue Outside en 1993, permit au journaliste d’entrer en contact avec les quelques personnes que McCandless avait croisées au cours de son voyage en stop à travers l’Ouest américain. Le livre qu’il écrivit alors (1) – Into the Wild, recomposant son périple sur deux ans, de la ville de départ, Atlanta, jusqu’au point final - fut publié en 1996 et connut aussitôt un fort retentissement. Il se vendit à plus de deux millions d’exemplaires.
Vagabond. Certains ont considéré McCandless comme un nouveau vagabond céleste, un héros de l’absolu qui s’était brûlé les ailes en s’approchant trop près de sa pure vocation à vivre libre et sans entrave. D’autres l’ont vu simplement comme un gamin de riches, écervelé et crevant comme un chien faute d’avoir pris les précautions de base. En tout état de cause, cette histoire a immédiatement pris une valeur exemplaire, et McCandless est devenu une figure de la culture américaine. Il suffit de taper son nom sur YouTube pour tomber sur tout un tas de petits films vidéo de touristes en pèlerinage dans le bus macabre.
Dès la publication du livre, Sean Penn avait contacté Krakauer pour acquérir les droits d’adaptation. Mais les parents de Chris, tous deux ingénieurs en aérospatiale, avaient immédiatement mis leur veto à ce projet. Le temps a fait son oeuvre, et Krakauer, devenu aussi bien un proche du couple endeuillé que de la star hollywoodienne, est parvenu à lever les interdits et à débloquer la situation.
Sean Penn a écrit le scénario et tourné le film en s’efforçant d’être le plus fidèle possible à l’aventure du jeune homme, ce qui lui a imposé des recherches sur les lieux qu’il avait visités, des rencontres avec ses amis, sa famille et un tournage essentiellement en extérieur, dans des conditions logistiques et climatiques souvent difficiles. Il lui fallait aussi trouver l’acteur capable d’être à peu près de tous les plans, crédible en athlète intello, suffisamment opaque pour maintenir l’ambiguïté du véritable Chris. Il a jeté son dévolu sur le formidable Emile Hirsch, qu’il avait repéré dans les Seigneurs de Dogtown, un film sur les surfeurs et skateboarders californiens dans les années 70. Hirsch va beaucoup faire parler de lui dans les mois à venir, puisqu’il retrouve Penn dans le prochain film de Gus Van Sant, Milk, et qu’il tient le premier rôle dans le blockbuster des frères Wachowski, Speed Racer, prévu pour mai.
Epidermique. Into the Wild mêle deux chronologies : le long trajet vers les confins nordiques et le séjourdans le bus abandonné sur une portion de la piste Stampede, bordée par la rivière Sushana. On est à la fois accroché aux baskets du voyageur, à ses déménagements à l’emporte-pièce et suspendu au compte à rebours d’une survie incertaine dans le rudiment du bivouac en Alaska.
Comme dans ses autres films (The Indian Runner, Crossing Guard, The Pledge), Sean Penn malaxe une matière qui paraît à première vue uniquement émotionnelle, quelque chose d’épidermique, de sensitif. Hier, le désir de vengeance du personnage de Nicholson dans Crossing Guard, qui voulait régler son compte au chauffard qui avait tué sa fille par accident. Ici, la phobie de McCandless face au destin que lui tracent ses origines bourgeoises, lui qui peut briguer Harvard après avoir décroché son diplôme à l’Emory University d’Atlanta. Mais Penn avance toujours en chef sioux, il sème des tas d’indices faciles à déchiffrer (l’envie de rompre les amarres, le «fuck you» balancé à la face du conformisme sédentarisé et pourrissant dans son jus), et on n’a pas le temps de comprendre ni de faire volte-face qu’il est déjà dans votre dos, l’arc bandé pour tirer la flèche au curare qui foudroie. Penn a besoin de partir des affects pour parvenir à une lucidité supérieure, et chacun de ses films restitue le choc de l’expérience : un discernement qui explose comme une bulle dans le cerveau.
«En venant en Alaska, McCandless désirait marcher sur une terre vierge, découvrir un point blanc sur la carte. Mais en 1992,il n’y avait plus de points blancs sur les cartes, ni en Alaska ni ailleurs. Alors Chris, avec sa logique particulière, trouva une solution élégante : il supprima la carte, tout simplement», écrit Jon Krakauer. Autrement dit, McCandless n’arpente pas seulement un territoire réel, la géographie concrète des Etats, avec leurs paysages, leurs lumières si fantastiquement contrastées, mais aussi un monde intérieur. Le monde sans repère ni horizon de celui qui désire l’inconnu, la virginité d’espaces à conquérir, le pèlerin ou l’égaré empreint de l’incommensurable mélancolie de celui qui veut à la fois disparaître, ne laisser aucune trace (le garçon est parti en brûlant ses papiers d’identité, ses économies et sans donner de nouvelles à ses proches) et consacrer chaque lieu du mémento de son passage : «Ici, j’ai vécu.»
Sur la route, Chris, qui s’est rebaptisé Alexander Supertramp, va faire la connaissance de différents personnages : l’ouvrier agricole Wayne Westerberg, les hippies Jan Burres et Bob, l’adolescente Tracy et le vieillard Ron Franz qui, ayant perdu sa femme et son fils dans un accident de voiture, propose au jeune homme de l’adopter. Mais Chris/Alexander, s’il séduit par son charisme et sa fougue, si les uns et les autres le veulent pour fils, ami ou amant, se refuse à tous. Il rompt les liens, poursuit sa fuite en avant, fidèle à l’unique compagnie qu’il pense exempte de toute traîtrise, de tout mensonge : la solitude.
Sur un contreplaqué accroché dans le bus en Alaska, il a écrit : «Depuis deux ans, il marche surla Terre.Pas de téléphone, pas de piscine, pas d’animaux de compagnie, pas de cigarettes. Liberté ultime. Etre un extrémiste. Un voyageur esthète dont le domicile est la route [.].» Mais que fuit le voyageur sinon lui-même ? Chez McCandless, unconflit oedipien avec son père,qu’il déteste, l’a fortifié dans son insensibilité affective au profit d’une contemplation du vide (les déserts, les lacs, la glace.) et d’une recherche de l’extase par la dépossession.
Energie. Dans le livre de Krakauer, les derniers jours de Chris sont reconstitués à partir des notes de son journal et des conjectures sur son alimentation, qui pourrait l’avoir empoisonné. Sean Penn transforme ce dénouement pathétique en climax fiévreux, où le film semble se déchirer sous nos yeux. La nature se venge, et la vérité surgit quand il est déjà trop tard pour honorer sa lumière.
L’extraordinaire énergie libérée par le récit, avalant les kilomètres, franchissant les frontières, les ravins et les fuseaux horaires, apparaît soudain complètement tendue vers ce point d’effondrement où tout bascule : perfection et échec, l’idéal fait soudain défaut, et la sagesse n’est que le dernier rayon d’un crépuscule immémorial qui s’est trop longtemps dérobé.
Avant de s’enfoncer dans le sac de couchage qui devint son linceul de fortune, Chris McCandless rédigea un court message («J’ai eu une vie heureuse et en remercie le Seigneur. Adieu, et que Dieu vous bénisse tous !») et se prit lui-même en photo : la main levée, il nous fait signe, de l’autre rive..
(1) Réédité aux Presses de la Cité, traduction de Christian Molinier. 19 euros.
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